Skip to content
Press ReleasesSubmit a release
Colour theme
Mandera Kenya WireBusiness news and press releases for Mandera

Syndicated

Dette du Sénégal : pourquoi l’accord avec le FMI ne règle pas encore la crise

À ce jour, le Sénégal n'a pas reçu un seul dollar du Fonds monétaire international (FMI), et sa dette n'a pas diminué d'un franc.

À ce jour, le Sénégal n'a pas reçu un seul dollar du Fonds monétaire international (FMI), et sa dette n'a pas diminué d'un franc. Le 1er septembre 2026, ses autorités et les services du FMI ont conclu un accord technique sur un programme d'environ 2,2 milliards de dollars sur 36 mois. Il reste soumis à des mesures correctrices sur les déclarations erronées du passé, à des assurances de financement et à l'approbation du conseil d'administration. Depuis, deux marchés jugent la même signature : le marché international des euro-obligations et le marché régional des titres publics de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Le premier affiche sa défiance dans les prix ; le second, davantage détenu par les banques de la zone et encadré par des règles prudentielles spécifiques, ne la traduit pas de la même manière.

L'économiste Florent Kanga Gbongué est spécialisé dans la finance, les marchés financiers, la gestion des risques et les questions de dette souveraine. Il explique à The Conversation Africa l’enjeu de l’accord du Sénégal avec le FMI.

Que change concrètement l'accord avec le FMI dans la gestion de la dette du Sénégal ?

L'accord change la manière de gérer la dette, pas encore son montant. Il fixe un cadre budgétaire sur trois ans, conditionne le retour des financements concessionnels et ouvre la voie à un traitement négocié avec les créanciers. Il répond d'abord à une crise de confiance. La Cour des comptes a réévalué le déficit de 2023 à 12,3 % du PIB, contre 4,9 % annoncés. Selon le FMI, la dette atteignait fin 2024 près de 119 % du PIB pour l'administration centrale, et environ 132 % pour l'ensemble du secteur public.

Le gouvernement a présenté en parallèle un plan de traitement. Il entend en exclure la dette libellée en francs CFA, pour préserver le marché régional, et recourir au Cadre commun du G20; environ 5 milliards de dollars d'euro-obligations seraient concernés.

Le 11 septembre, le Trésor a levé 101,3 milliards de francs CFA (170 millions de dollars américains) sur le marché régional, à 7,89 % sur cinq ans. Au même moment, ses euro-obligations s'échangeaient autour de la moitié de leur valeur faciale, et S&P abaissait la note du Sénégal en devises à CC (risque de défaut extrêmement élevé). Deux marchés, une seule dette, deux prix. J'appelle cet écart la prime de périmètre. Il tient en partie aux règles.

Dans l'Uemoa, qui réunit les huit pays utilisant le franc CFA, les titres d'État libellés et financés en francs CFA sont pondérés à 0 % dans le calcul des fonds propres exigés des banques. Conservés jusqu'à l'échéance, ils ne sont pas évalués au prix du marché, et leur dépréciation pour risque de crédit reste facultative.

Ce dispositif a une utilité réelle : il facilite le financement des États et limite les ventes forcées de titres publics par les banques lors des périodes de tension. Mais il comporte aussi un risque : en retardant la reconnaissance comptable et prudentielle d’une dégradation, il peut rendre le problème moins visible sans le faire disparaître. Ces règles ne suppriment donc pas le risque souverain ; elles influencent surtout le moment et la manière dont il apparaît dans les comptes des banques.

Read more: Crise de la dette sénégalaise : une boussole pour s’orienter

Quels sont les principaux enjeux de cet accord pour les finances publiques sénégalaises ?

L'enjeu n'est pas un ratio isolé, mais l'articulation de quatre bilans. Le bilan des stocks exige une dette entièrement recensée, y compris les garanties, les engagements des entreprises publiques et les arriérés. Un indicateur utile est l’ajustement stocks-flux, c’est-à-dire l’écart entre la variation de la dette et le déficit budgétaire.

Lorsqu’il est durablement élevé, cet écart doit être expliqué : il peut refléter des opérations financières légitimes, mais aussi des engagements insuffisamment retracés dans les comptes publics. Dans le cas du Sénégal, les constatations de la Cour des comptes ont précisément mis en évidence l’importance de cette réconciliation.

Le bilan budgétaire mesure la charge réelle : en 2026, les intérêts prévus représentent environ un cinquième des recettes. Le bilan de liquidité est plus tendu. Sur un besoin de financement de 10,63 milliards de dollars américains, plus de 7,53 milliards de dollars amortissent du principal : sept francs empruntés sur dix remboursent d'anciens emprunts.

Le débat entre reprofilage et restructuration n'a donc rien de sémantique. Si le problème relève surtout de la liquidité, il peut suffire d’allonger les maturités, c’est-à-dire de repousser les dates auxquelles l’État doit rembourser le principal de ses emprunts.

S'il relève de la solvabilité, seul un allègement en valeur actuelle rétablira la soutenabilité. L'analyse de viabilité du programme tranchera; le FMI a rappelé que le Cadre commun ne prédétermine pas le type d'opération.

Le bilan financier, enfin, enferme le Sénégal dans un trilemme : obtenir un allègement suffisant, préserver les banques de l'union, répartir l'effort équitablement entre les créanciers. Or il ne peut maximiser les trois à la fois. Plus la dette en francs CFA est protégée, plus l'effort retombe sur les porteurs d'euro-obligations ou sur le budget. La prime de périmètre est le prix que le marché attache à ce choix.

Quels effets cet accord pourrait-il avoir sur la croissance et l'investissement au Sénégal ?

Tout dépendra de l'horizon. À court terme, l'effet sera probablement restrictif. La croissance de 6,7 % de 2025 doit beaucoup aux hydrocarbures : l'économie hors pétrole et gaz, qui crée l'emploi, n'a progressé que de 2,2 %. Pour 2026, le FMI prévoyait en avril 2,2 %, le gouvernement 2,5 %.

À moyen terme, l’un des principaux canaux de transmission passera par les banques. Dans une étude portant sur plus de 20 000 banques dans 191 pays, les économistes Nicola Gennaioli, Alberto Martin et Stefano Rossi montrent que les titres publics représentent en moyenne 9% des actifs bancaires. Ils constatent aussi qu’en cas de défaut de l’État, les banques les plus exposées réduisent davantage leurs crédits à l’économie. Dans l’Uemoa, les titres publics représenteraient entre 25 % et 35 % des actifs bancaires. Selon Fitch Ratings, l’exposition agrégée des banques de l’Union aux États équivaudrait à environ trois fois leurs fonds propres.

Read more: Crise de la dette: les quatre leviers qui peuvent aider le Sénégal à éviter la restructuration

Des travaux récents du FMI montrent que restructurer la dette intérieure soulage moins, et coûte plus durablement en croissance et en crédit, que restructurer la dette extérieure. Dans un système où les banques détiennent une part élevée de dette publique, préserver le marché régional relève moins d’une faveur accordée aux créanciers locaux que d’une précaution de stabilité financière. La Grenade et Saint-Kitts-et-Nevis, dans l'Union monétaire des Caraïbes orientales, avaient fait le même choix.

Protéger n’est pourtant pas effacer. L’expérience récente du Niger l’illustre : une dérogation prudentielle avait permis, à partir de janvier 2024, de maintenir temporairement des titres publics impayés dans la catégorie des créances saines. Lorsqu’elle a pris fin, en avril 2025, les banques concernées ont dû reclasser ces expositions. Une règle prudentielle peut donc différer la reconnaissance du risque, mais elle ne l’annule pas.

Mes travaux en cours sur le lien entre États et banques dans l’Uemoa suggèrent que la durée de l’exposition, plus encore que son niveau à un instant donné, peut amplifier la transmission du risque souverain au crédit.

À long terme, l’effet peut devenir positif si le traitement reste préventif, rapide et suffisamment crédible. Le règlement, comme annoncé, du coupon dû le 13 septembre (intérêts versés périodiquement aux détenteurs de l’obligation), a été suivi d’un rebond des obligations internationales sénégalaises, sans dissiper l’incertitude sur les modalités du traitement à venir.

Une étude montre que les restructurations engagées avant un défaut de paiement sont, en moyenne, plus rapides à négocier, associées à des décotes plus limitées et à des pertes de production plus faibles que celles engagées après un défaut.

Quelles marges de manœuvre le Sénégal conserve-t-il pour réduire durablement sa dette ?

Elles existent, mais aucune n’est spectaculaire. Élargir l’assiette fiscale et réduire les exonérations inefficaces contribueront davantage à l’assainissement des finances publiques que des coupes budgétaires uniformes.

Recomposer la dépense permettra de protéger l’investissement public à fort rendement et les transferts sociaux ciblés. Une règle d’épargne sur les recettes pétrolières et gazières peut aussi réduire la vulnérabilité budgétaire. Concrètement, elle consisterait à verser dans un fonds dédié la part exceptionnelle ou imprévue de ces recettes, plutôt que de l’utiliser immédiatement pour financer des dépenses courantes.

Read more: Tension de liquidité ou insolvabilité ? Pourquoi la restructuration de la dette du Sénégal serait une erreur stratégique

Ces ressources pourraient ensuite servir à amortir la dette, à stabiliser le budget lorsque les cours ou la production baissent, ou à financer des investissements publics clairement identifiés.

Enfin, l’apurement des arriérés redonnerait de la trésorerie aux entreprises que l’État tarde à payer.

Mes travaux sur l’Uemoa estiment qu’autour de 62 % du PIB, les marchés commencent à réévaluer plus nettement le risque souverain, bien avant le plafond communautaire de 70 %. Cette estimation constitue un signal de marché, non une norme applicable mécaniquement à tous les États. Le FMI a d’ailleurs constaté que les restructurations souveraines sont souvent intervenues « trop peu, trop tard ».

L’enjeu n’est donc pas d’éviter à tout prix un traitement de la dette, mais d’obtenir une solution suffisamment ambitieuse, crédible et durable pour ne pas devoir y revenir.

Cinq indicateurs publics permettraient d’en suivre les résultats : l’ajustement stocks-flux, la part des intérêts dans les recettes, la dette arrivant à échéance dans l’année, l’exposition des banques à l’État et l’évolution du crédit au secteur privé. Un sixième indicateur les éclaire : la prime de périmètre.

Avec Lambert N’Galadjo Bamba, nous avons développé des modèles qui distinguent, dans la prime souveraine régionale, le risque de crédit du risque de liquidité. Appliqués aux données de marché disponibles après septembre, ils permettront d’établir si l’écart se réduit parce que la confiance revient, ou parce que les règles comptables et prudentielles en différèrent la reconnaissance.

Une dernière précaution concerne les ratios d’endettement. La révision de la base des comptes nationaux, qui rehausse le niveau estimé du PIB d’environ 13,5 %, réduira mécaniquement le ratio dette sur PIB. Elle ne réduira toutefois ni le montant nominal de la dette, ni les intérêts à payer, ni les échéances de remboursement.

Florent Kanga Gbongue does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ShareX (opens in a new tab)LinkedIn (opens in a new tab)Facebook (opens in a new tab)Email (opens in a new tab)

More from this newsroom